Matin gris, lourd, étouffant. Une pluie fine tombe sans relâche, glisse sur les pierres froides, s’infiltre entre les rangées de tombes encore fraîches.


La brume, épaisse comme un drap humide, enveloppe tout le cimetière. On entend seulement le bruissement des gouttes et le souffle du vent entre les cyprès noirs.

Au bout d’une allée étroite, un petit garçon est agenouillé devant une tombe récente. Il a peut-être sept ans, pas plus. Maigre, mal vêtu, dans une vieille veste trempée qui colle à son dos. Ses joues sont striées de larmes, ses doigts s’accrochent désespérément au marbre glacé. Il ne crie pas. Il ne parle pas. Il pleure en silence, tête contre la pierre, comme si toute sa douleur coulait de lui avec la pluie.

Il caresse la terre fraîche du bout des doigts, lentement, avec une tendresse qui déchire le cœur. Comme s’il s’adressait à quelqu’un qui pouvait l’entendre, là-dessous, dans l’obscurité profonde.

À l’autre bout du cimetière marche un homme, grand, élégant, vêtu de sombre. Il avance d’un pas lourd, le regard perdu. Il a enterré sa femme récemment — trop récemment pour que la plaie commence à cicatriser. Ses yeux sont vides, sa respiration saccadée. Il vient se recueillir, mais son attention est soudain attirée par l’enfant immobile dans la brume.

Quelque chose en lui se contracte. Une intuition. Une inquiétude. Il se détourne de sa route et s’approche.

— Pardonne-moi… dit-il doucement. C’était… ta mère ?

Le garçon ne répond pas. Il ferme les yeux comme pour retenir une vague de sanglots. L’homme s’accroupit à côté de lui, hésitant.

— J’ai perdu ma femme, moi aussi. Je sais ce que c’est que d’aimer au point de se briser en deux lorsqu’on vous l’arrache. Tu ne devrais pas rester ici seul. Quelqu’un s’occupe de toi ? Tu as un endroit où rentrer ?

L’enfant tourne la tête, lentement, comme si chaque mouvement coûtait trop d’énergie. Ses yeux sont rouges, brûlés par la douleur, mais au fond brille quelque chose de plus terrible encore que le chagrin — la peur.

Il murmure, d’une voix rauque :

— Monsieur… Ma mère n’est pas morte. On l’a enterrée vivante. Je l’ai entendue. Mais personne ne veut me croire. S’il vous plaît… aidez-moi.

Le monde semble se figer. L’homme sent son sang se glacer. Il se redresse brusquement, incrédule.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Le garçon montre la tombe. Ses mains sont sales, les ongles cassés. On devine qu’il a déjà essayé de creuser.

— Quand ils ont fermé le cercueil, elle bougeait encore. Je l’ai vue respirer. J’ai crié, j’ai pleuré… Ils m’ont dit que j’avais rêvé. Mais cette nuit, je suis revenu. J’ai posé mon oreille ici. Et j’ai entendu des coups. Des coups très faibles. Comme quelqu’un qui appelle.

Le vent se lève, la pluie devient plus lourde, frappe la terre comme des doigts qui tambourinent. L’homme se penche et pose sa main au sol. Rien. Puis —

Un coup.

Très léger. Puis un autre. Plus distinct.

Il sursaute. Son cœur s’emballe. Ce qu’il croyait impossible devient soudain réel, vivant, terrifiant.

— Mon Dieu… murmure-t-il. Elle… elle est peut-être en vie.

Il n’attend pas une seconde de plus. Il arrache le bouquet posé sur la terre, jette la terre à pleines mains, comme un fou. La pluie mélange la boue à son sang, mais il continue, acharné, possédé. L’enfant l’imite, creuse avec ses petites mains jusqu’à ce que la peau se déchire.

Et soudain, à travers la terre humide, un gémissement étouffé. Un son humain. Un souffle étranglé.

— MAMAN ! — hurle l’enfant d’une voix si déchirante que même les oiseaux s’envolent.

Ils atteignent enfin le cercueil. L’homme frappe du poing, encore et encore. Le bois répond. Trois coups faibles de l’autre côté. La femme est là. Vivante. Enfermée dans l’obscurité depuis des heures, peut-être des jours. Au bord de la mort.

Le couvercle se fissure. Un craquement. Une ouverture suffisante pour laisser passer l’air — et un cri. La femme ouvre les yeux, immobiles, immenses, noyés d’horreur et de supplication. Sa poitrine se soulève à peine. Mais elle respire.

L’enfant se jette sur elle, pose sa joue contre la sienne, répète son nom comme une prière. L’homme se relève, tremblant, le souffle brisé. Il vient de sauver une vie. Un seul enfant avait entendu la mort frapper, et personne n’avait voulu l’écouter.

Sous la pluie battante, une pensée s’insinue dans l’esprit de l’homme — glaciale, insupportable, impossible à chasser :

Combien d’autres tombes, autour d’eux, gardent encore des voix que personne n’a voulu entendre ?

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