Mon fils, Nicolas, a huit ans, et cet hiver, il s’est découvert une passion inattendue


Chaque après-midi, après l’école, il enfilait sa parka, ses gants trop épais, et sortait dans le jardin. Il roulait patiemment des boules de neige, les empilait, puis ajoutait des branches en guise de bras, des petits cailloux pour faire les yeux et un vieux foulard “pour que ça fasse sérieux”, comme il disait.

Pour lui, ces bonshommes n’étaient pas de simples jouets. C’étaient des personnages à part entière. Il leur donnait des prénoms, leur parlait, et parfois leur racontait sa journée.

Malheureusement, la plupart d’entre eux se retrouvaient détruits avant même que la nuit ne tombe.

Notre voisin, Monsieur Streeter, avait pris l’habitude de couper à travers le bord de notre pelouse lorsqu’il rentrait en voiture. Il trouvait apparemment plus simple de tourner légèrement en empiétant chez nous que de faire la manœuvre complète sur son propre terrain. Jusqu’alors, je trouvais le geste agaçant mais pas dramatique — jusqu’au jour où j’ai compris les conséquences pour Nicolas.

Un soir de janvier, alors que le vent soufflait encore fort, il est rentré avec le visage rougi non pas par le froid, mais par la déception. De la neige fondue collait à ses gants, et ses yeux brillaient.

— Maman… il l’a refait, murmura-t-il en retirant ses bottes.

— Qui ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Même si je savais déjà.

— Monsieur Streeter. Il a roulé dessus. Il a écrasé Paul.

Paul était le nom du bonhomme du jour.

Je l’ai serré dans mes bras, et j’ai senti qu’il retenait ses larmes plus par fierté que par force. J’avais déjà parlé deux fois au voisin. La première, il avait prétendu qu’il faisait sombre et qu’il n’avait rien vu. La deuxième, il s’était contenté de hausser les épaules : “Ce n’est que de la neige, ça ne va pas changer la face du monde.”

Pour Nicolas, si. Ça changeait la sienne.

— Je vais aller lui parler encore une fois, promis-je.

Mais à ma surprise, Nicolas secoua doucement la tête.

— Ce n’est pas la peine, Maman.

Je me suis accroupie pour être à sa hauteur.

— Pourquoi ?

Il hésita, puis répondit calmement :

— Parce que j’ai une idée. Une bonne.

Je sentis une pointe d’inquiétude.

— Quel genre d’idée ?

— Un secret, dit-il simplement, avec un sérieux étrange pour un enfant de huit ans.

Le lendemain, en fin d’après-midi, tout est devenu clair.

J’étais en train de mettre la table lorsque j’ai entendu dehors un bruit sec, suivi d’un klaxon et d’un juron étouffé. Je me suis précipitée au salon. Nicolas observait la scène depuis la fenêtre, la main sur la bouche, incapable de retenir un rire nerveux.

— Nicolas ! Qu’est-ce que tu as fait ?!

Je suis sortie en vitesse et j’ai découvert le désastre : la voiture de Monsieur Streeter venait de se heurter à quelque chose caché sous la neige. Le pare-chocs avant était légèrement enfoncé. Devant lui, sur notre pelouse, on distinguait un bloc de glace de la taille d’un pavé, soigneusement dissimulé sous une couche de neige fraîche. Autour, des petits drapeaux de chantier marquaient une limite bien visible.

Monsieur Streeter se tourna vers nous, stupéfait.

— C’est quoi ça ?! Qui a mis ce truc ici ?

Nicolas sortit à son tour, en enfilant ses bottes à moitié.

— C’est ma frontière, répondit-il sans trembler.

— Ta… quoi ? répéta le voisin.

— Ma frontière. Pour que vous ne rouliez plus sur mes bonshommes de neige.

Le voisin cligna plusieurs fois des yeux comme si l’information avait du mal à se frayer un chemin jusque dans son cerveau. Nicolas, lui, pointa une petite pancarte plantée dans le sol. Dessus, on pouvait lire :

NE PAS FRANCHIR. PROPRIÉTÉ PRIVÉE. BONHOMME DE NEIGE EN RÉSIDENCE.

On aurait dit une blague. Mais l’expression de Nicolas, elle, n’en était pas une.

— Petit, tu ne peux pas poser des trucs dangereux comme ça ! protesta Streeter.

— Vous ne voyez jamais ce qu’il y a devant vous, répondit Nicolas calmement. Maintenant, vous avez vu.

Cette phrase m’a glacé. Non parce qu’elle était insolente — elle ne l’était pas — mais parce qu’elle était juste.

Monsieur Streeter ouvrit la bouche pour répliquer, puis la referma. L’arrogance habituelle avait disparu. Il regarda le bloc de glace, puis Nicolas, puis la trace de pneu qui prouvait qu’il avait bel et bien franchi la limite malgré les drapeaux.

— Tu as fait tout ça tout seul ? demanda-t-il enfin, désarmé.

— J’ai demandé à Monsieur Lefèvre de m’aider à planter les piquets, dit Nicolas. Papa dit qu’on doit demander de l’aide quand on en a besoin.

Le voisin leva les mains en signe de reddition silencieuse. Son ton changea du tout au tout.

— D’accord… je suis désolé. Je n’avais pas réalisé que ça comptait vraiment pour toi.

— Ça compte, répondit Nicolas simplement.

Streeter souffla, hocha la tête et remit sa voiture en marche arrière avec un soin presque exagéré. Cette fois, aucune roue ne toucha notre pelouse.

Ce soir-là, en le bordant, je lui ai demandé :

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